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Rançons : enquête sur le business des otages

Dorothée Moisan, journaliste à l’AFP, lève le voile sur le business des otages, une entreprise qui ne connaît pas la crise.

Rien de nouveau sous le soleil criminel, les prises d’otages existent depuis la nuit des temps. Jules César en fit ainsi l’amère expérience. Plutarque raconte comment, à l’âge de 21 ans, il fut enlevé par des pirates de Cilicie (région d’Anatolie méridionale) qui réclamèrent vingt talents contre sa liberté.

S’il est avéré que les kidnappings contre rançon ont explosé dans les années 1970 puis 1990, l’assureur Hiscox affirme que le nombre d’enlèvements d’étrangers – expatriés comme voyageurs d’affaires – aurait été multiplié par 3,5 entre 1997 et 2007. Depuis la fin de la guerre froide, les conflits inter-étatiques cèdent la place aux guerres civiles et au renforcement des intégrismes religieux.

Pour le directeur du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R), Éric Denécé, le « différentiel de croissance et de richesse qui ne cesse de s’accentuer entre les pays du Nord et du Sud est aujourd’hui un prétexte idéal afin d’extirper de l’argent aux représentants du monde des nantis. Les enlèvements de touristes, de voyageurs ou d’expatriés sont en augmentation constante. »

Dans ce contexte, les anglo-saxons – ils se nomment Control Risks, Hiscox, AIG, Chubb, Liberty, HCC ou encore Griffin Underwritting – demeurent les rois du marché Kidnap and Ransom  (K&R) selon la journaliste. Au niveau mondial, les primes annuelles tournent autour de 250 à 300 millions de dollars. Toutefois, bien qu’elles aient doublé depuis l’an 2000, elles ne représentent qu’une goutte d’eau dans l’océan international de l’assurance, évalué à quelque 4 500 milliards de dollars.

Par le passé, les entreprises françaises s’octroyaient régulièrement une escapade outre-Quiévrain pour souscrire à Bruxelles leurs polices K&R. Désormais, elles s’adressent à des courtiers hexagonaux comme Gras Savoye (même s’il perdure encore une certaine réticence, toute psychologique, chez les assureurs français). Il faut dire qu’une jurisprudence de plus en plus tatillonne en matière de responsabilité a conduit les groupes exerçant leurs activités dans des zones à risque à ouvrir le parapluie. Depuis l’affaire des « otages de Jolo » et de l’attentat de Karachi, ils n’ergotent plus. Dans les pays à risque comme le  Mali ou le Nigéria, plus question de dormir la fenêtre ouverte, les salariés circulent en véhicules blindés, vivent dans les campements militaires complètement verrouillés.

Cet accès de prudence est certainement lié à l’arrêt Sanofi Pasteur du 7 décembre 2011, prononcé par la Cour d’appel de Lyon, qui énonce le principe de l’obligation de sécurité pour l’employeur. La Cour de cassation va encore plus loin en reconnaissant que le simple fait d’envoyer ses salariés à l’étranger suffit à engager la responsabilité de l’entreprise.

Dans cette perspective, l’enlèvement des expatriés d’Arlit au Niger est éloquent. Dans un message envoyé en août 2012 aux familles, les otages abordent justement cette question. Daniel Larribe exhorte ainsi son épouse à contacter un avocat pour défendre son cas : « Je m’adresse à Areva qui est pleinement responsable de ce qui nous est arrivé. Il y a peut-être un prix fort à payer, mais [celui-ci] est à la hauteur des précautions qui n’ont pas été prises à Arlit pour nous protéger. »

Faut-il payer les rançons ?

Selon Stéphanie Hervé, du pôle risques financiers et politiques de Gras Savoye, « certaines entreprises très exposées au Sahel ont pris conscience des risques mais le marché s’est durci. » Autrement dit, elles se réveillent un peu tard car les primes ont explosé. Au Moyen Orient et en Afrique du Nord, les « printemps arabes » ont créé un environnement instable qui a favorisé les enlèvements. Ces derniers temps, en Libye et au Liban, des ravisseurs ont fait part d’exigences financières allant de 50 000 à plusieurs millions de dollars.

Ce qui ne manque pas de poser la question essentielle : faut-il s’assurer contre les risques et payer – quand un enlèvement se produit – ces fameuses rançons ? Certains pensent que céder aux exigences entretient le négoce des otages, d’autres que l’on n’enlève pas quelqu’un parce qu’on sait qu’il est assuré, mais au vu de la fortune qu’il exhibe.

Dans ce contexte, l’ancien espion de la DGSE, Alain Chouet, constate l’omniprésence de l’argent. Il confie volontiers que c’est même parfois la seule motivation des ravisseurs, le tout étant évidemment toujours habillé comme il se doit de grandes formules idéologiques ou grandiloquentes. Mais au-delà de la logorrhée, les prises d’otages français aux Philippines, aux Liban, en Afghanistan, en Irak ou dans le Sud saharien se sont toujours terminées par le versement de rançons. Or, à chaque libération, la parole se crispe, on nie avoir payé. Et l’on a raison de mentir. Comment pourrait-il en être autrement ? Au risque de livrer un sauf-conduit aux criminels de tous bords…

Pour les opérationnels, Paris gagnerait à s’inspirer des Britanniques. Le kidnapping est devenu un sport international et l’État ne peut consacrer une partie de ses moyens à ces problèmes. Il doit se remettre en question dans sa collaboration avec le privé. « C’est stupide de vouloir s’enfermer. On n’est pas en train de vendre des frigos, on veut sauver des vies », peste le négociateur de crises Laurent Combalbert.

Au cours d’une enquête, menée tambour battant et de main de maître, Dorothée Moisan tient le lecteur en haleine. Elle a su infiltrer le milieu ô combien étroit et secret du business des otages, une activité particulièrement d’actualité…

Rançons : enquête sur le business des otages, de Dorothée Moisan, Éditions Fayard (2013), 302 pages, 18 euros

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Olivier d'Auzon

Est juriste, consultant auprès de la Banque africaine pour le développement, de la Banque mondiale ou encore de l'Union européenne. Il a participé à la rédaction de "L'Afrique des nouvelles convoitises" (Ellipses, 2011) et est l'auteur de plusieurs ouvrages juridiques.

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