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Syrie : il faut sauver la conférence de Genève 2

John Kerry (à g.) et Sergueï Lavrov (au centre), à Genève le 14 septembre 2013 John Kerry (à g.) et Sergueï Lavrov (au centre), à Genève le 14 septembre 2013 Crédit photo / US Department of State

« La date de la conférence de Genève 2 destinée à trouver une solution à la crise syrienne doit être fixée dans les plus brefs délais », a déclaré le 14 octobre dernier à Londres le secrétaire d'État américain John Kerry.

La conférence de Genève 2, qui a pour objectif de reprendre les lignes de l'accord international signé à Genève le 30 juin 2012, doit réunir à une même table des responsables du régime syrien et de l'opposition, afin d’essayer de trouver une solution politique négociée entre Damas et les rebelles. Elle avait été initiée par la Russie et les États-Unis.

Pour autant, la conférence de la paix est comprise différemment selon les parties impliquées dans le conflit. Le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov a ainsi estimé que le conflit en Syrie perdurait en raison de « l’obsession » de l’opposition et de la rébellion à renverser Bachar al-Assad. « Tant que cette position irréconciliable restera en vigueur, il ne se passera rien de bon », a-t-il dit. Il met ici en relief les divergences entre Russes, Iraniens et Chinois d’un côté et Occidentaux et Arabes de l’autre. Pour le Kremlin, fournisseur d’armes de Damas, l’éviction de Bachar al-Assad est « impossible à mettre en œuvre », étant entendu que l’opposition n’envisage aucune négociation avant son départ du pouvoir.

À l'inverse, Washington affirme – via la voix de son secrétaire d''État – que « le Président Assad a perdu la légitimité nécessaire pour être un rassembleur qui pourrait rapprocher les parties, et qu'il est clair que pour mettre en œuvre Genève 1, qui est la seule justification d'une conférence Genève 2, il doit y avoir une transition gouvernementale, il doit y avoir une nouvelle entité au pouvoir en Syrie ».

Dans ce contexte, Moscou a estimé que tout atermoiement en la matière profiterait aux extrémistes et que ces derniers pourraient s’emparer du pouvoir dans plusieurs régions de Syrie. Et Lavrov de souligner : « Actuellement, un processus de destruction de l'arsenal chimique se déroule dans ce pays. Tout le monde comprend donc les menaces liées à la consolidation des positions d'éléments radicaux, extrémistes et djihadistes. » Le chef de la diplomatie russe n’hésite d’ailleurs pas à pester contre l’Occident, qu’il juge volontiers incapable de forcer les anti-Assad, très divisés, à engager un dialogue…

Alexeï Pouchkov, le président de la commission des Affaires étrangères de la chambre basse du parlement russe, renchérit : « L'opposition syrienne n'est pas autonome. Elle dépend complètement de soutiens extérieurs. Toutes ses démarches sont dictées par les intérêts et les calculs de ses sponsors. Plusieurs pays espèrent faire avorter la conférence de Genève 2. » (propos rapportés par l’agence Ria Novosti)

Pour s’en convaincre, le Conseil national syrien (CNS), principale force d’opposition, n’avait-il pas déclaré, le 13 octobre, son intention de boycotter la conférence de paix dite Genève 2 si la Coalition nationale des forces de l'opposition et de la révolution, favorable à des négociations avec le régime d'Assad, y participait ? Abdel Qader Saleh, le chef de Liwa al-Tawhid (qui se réclame de la branche militaire du mouvement des Frères musulmans de Syrie) a également confirmé que l'opposition armée n'engagerait jamais de dialogue avec les représentants de Damas. Pas plus qu’elle n'accepterait d’autre solution que sa destitution. Il a par ailleurs souligné que les divergences de programmes politiques au sein de l’opposition syrienne constituaient assurément un obstacle à la révolution. Enfin, Abdel Qader Saleh a fustigé l'accord sur le démantèlement des arsenaux chimiques syriens, le qualifiant de « marché » entre Damas et Washington permettant à Assad de se maintenir au pouvoir.

Toutefois, dans le même temps, le vice-Premier ministre syrien Qadri Jamil, qui représente l'opposition intérieure dite modérée, a annoncé que le règlement de la crise en Syrie doit débuter dès que possible, malgré le refus de certains groupes d'opposition de prendre part à la conférence de Genève 2. Et celui-ci de préciser : « Si tel ou tel groupe est absent à la table de négociations, j'estime que les pourparlers doivent débuter en profitant de la présence de ceux qui sont venus. Ceux qui arriveront plus tard pourront toujours rejoindre les négociateurs. Mais cela ne devrait pas empêcher le lancement d'un processus de règlement pacifique de la crise en Syrie. » En d’autres termes, le processus politique qui s'est amorcé en Syrie se poursuivra quoi qu’il advienne, chacun pouvant prendre le train en marche à tout moment !

Réunis le 22 octobre à Londres, les ministres des Affaires étrangères des onze pays membres du Groupe des amis de la Syrie (États-Unis, Turquie, Grande-Bretagne, France, Italie, Allemagne, Égypte, Émirats arabes unis, Qatar, Jordanie et Arabie saoudite) ainsi que le chef de la Coalition nationale syrienne, Ahmad Djerba, se sont penchés sur les préparatifs de la conférence internationale Genève 2. Or, selon le porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères Alexandre Loukachevitch, « dans le document de Londres, un changement de régime à Damas est de nouveau assigné en tant qu'objectif principal […]. C’est une menace mal dissimulée de retour au scénario d'un recours à la force militaire, ce qui est absolument inacceptable ».

Loukachevitch n’hésite pas à fustiger les manoeuvres de l'Arabie saoudite, qui cherche indirectement à renverser le régime d'Assad afin d’installer un gouvernement sunnite à la tête de la Syrie. Riyad souhaite en effet que Genève 2 prive le président al-Assad du moindre rôle dans le processus de transition. Quant aux monarchies du Golfe, elles font tout pour exclure des négociations diplomatiques les Iraniens et leurs principaux concurrents en Syrie.

Histoire de compliquer un peu plus les choses, le chef d'al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, a ordonné, dans un enregistrement diffusé par la télévision al-Jazeera début novembre, la division organique de la Syrie en deux entités. Il a également confirmé que le Front al-Nosra représente la « branche » d'al-Qaïda en Syrie.

Au vu de la situation, Moscou est donc plus que jamais favorable à une médiation iranienne. Ce que contestent les États-Unis et l'émissaire des Nations unies Lakhdar Brahimi.

Les cycles de consultation destinés à sauver Genève 2 se réduisent somme toute à trois questions : l'opposition syrienne parlera-t-elle d'une seule voix ? les opposants au régime de Bachar al-Assad sont-ils capables de contrôler les islamistes radicaux ? le rapprochement qui s'annonce entre les États-Unis et l'Iran favorisera-t-il contre toute attente une médiation de Téhéran ?

Au final, comme le souligne l'émissaire des Nations unies, « l'une des rares choses sur laquelle les Syriens s'entendent, c'est pour dire qu'il ne s'agit pas d'une guerre civile… » La conférence de paix de Genève 2, longtemps annoncée pour les 23 et 24 novembre, se tiendra-t-elle avant la fin de l’année ? Rien n’est moins sûr.

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Olivier d'Auzon

Est juriste, consultant auprès de la Banque africaine pour le développement, de la Banque mondiale ou encore de l'Union européenne. Il a participé à la rédaction de "L'Afrique des nouvelles convoitises" (Ellipses, 2011) et est l'auteur de plusieurs ouvrages juridiques.

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