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Louvois, histoire d'une crise particulièrement mal gérée

Louvois, histoire d'une crise particulièrement mal gérée Crédit photo / Lionel Allorge

Il fut l'un des hommes de confiance de Louix XIV. Alors qu'il n'avait que quinze ans, le marquis de Louvois reçut la charge de secrétaire d'État de la guerre, afin notamment de réformer l'armée. S’il occupa ce poste pendant près de trente ans, le logiciel homonyme – qui a tant fait parler de lui ces derniers mois – va, lui, disparaître très jeune... sans réussir sa grande réforme : il ne lui reste plus que deux ans à vivre, grand maximum. En tout cas, c'est ce qu'espèrent les responsables de ce grand raté du ministère de la Défense.

Louvois, on l'a beaucoup dit, était à l'origine une bonne idée. Il s'agissait de simplifier le système de paiement des soldes des armées en rationalisant ses différentes composantes : 174 primes et indemnités, payées suivant des chronologies propres, dont certaines étaient tout simplement obsolètes. Le logiciel n'a malheureusement pas fonctionné, ce qui a entraîné des versements de solde insuffisants, voire carrément aucune rémunération, pour des dizaines de milliers de militaires. Une catastrophe administrative et sociale qui continue encore aujourd'hui d'avoir des incidences sur le moral des troupes.

Si le ministère de la Défense s'est largement félicité de sortir la grosse artillerie pour répondre à la crise Louvois, la réaction a en réalité été relativement lente. Alors que l'armée de terre, la plus touchée, est raccordée à ce système en octobre 2011, l’année 2012 est marquée par un accroissement de plus en plus important des incidents. Or si l'on en croit le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, dans son discours du 3 décembre 2013 signant la mort de Louvois, l'Hôtel de Brienne n'a été pleinement conscient du problème qu'en septembre 2012.

Cachez cette crise que je ne saurais voir

Des épouses de militaires manifestaient pourtant devant le ministère depuis le mois de mars précédent, sans que les autorités ne s'alarment outre mesure. De nombreux soldats font également remonter à la hiérarchie leurs problèmes financiers. Les familles, parfois lourdement touchées, au point de devoir s'endetter, s'expriment sur Internet. Les conjointes sont de plus en plus nombreuses à afficher sur leurs corps dénudés des appels à l'aide à l'attention de l'institution. « Au début, le ministère a pensé que les cas étaient marginaux », justifie le contrôleur général des armées Jacques Feytis, aujourd'hui chargé de régler le problème. Les médias eux-mêmes sont lents à réagir, attendant plusieurs semaines avant que le sujet ne fasse pleinement l'actualité.

Numéro vert LouvoisLocalement, on gère comme on peut. « C'est une affaire de personnes, assure le chef de corps d'un régiment de soutien. Nous avons tenté de faire le maximum pour sortir les familles de leurs difficultés, en prenant en compte toutes les demandes. Nous avons fait beaucoup de médiation et nous avons multiplié les actions pédagogiques pour sensibiliser le personnel aux solutions possibles. » L'officier ne peut cependant qu'admettre des conséquences tragiques sur le moral des troupes, surtout dès lors que leurs familles ont pâti de la situation.

Les solutions commencent finalement à se mettre en œuvre. En septembre 2012, le ministère réunit une cellule de crise organisée autour du directeur de cabinet, du directeur des ressources humaines et du responsable des services informatiques. Un numéro vert est mis en place pour signaler les incidents et réclamer de l'aide. Six mois se sont écoulés depuis les premières alertes. Progressivement, des services de secours financiers sont déployés pour payer en urgence les militaires. À ce moment-là, la situation est désastreuse : ce sont 30 millions d'euros qui manquent sur les comptes en banque d'au moins 70 000 familles.

Aux grands maux les grands remèdes

Les services de paiement des soldes recrutent des vacataires pour payer en urgence les militaires. Ils seront 90 en 2013, puis 150 en 2014 à venir en renforts de plusieurs centaines d'agents. Les trésoriers des régiments peuvent aussi distribuer jusqu’À 5 000 euros par personnel pour débloquer les situations les plus graves. Bercy est mobilisé pour libérer la trésorerie suffisante pour solder massivement les militaires qui ne l'ont pas été.

Tellement massivement que beaucoup recevront finalement trop d'argent. « On préfère trop payer des militaires plutôt que d'avoir à gérer des gens qui se retrouvent en difficulté au quotidien », assure Jacques Feytis. En février 2013, 180 millions d'euros ont été versés en trop... et les soldats doivent rembourser. La plupart voient l'erreur et s'exécutent rapidement, faisant baisser la facture (80 millions d’euros manquant à la fin de l'année). Pour les autres, il sera possible de bénéficier de facilités de remboursement, s'il le faut sur de nombreux mois. Le tout dans une joyeuse valse de courriers du ministère qui ne participent pas à l'amélioration de l'ambiance générale.

En attendant, la priorité reste de dompter Louvois. Le nombre d'informaticiens attachés au logiciel est doublé pour tenter de comprendre un programme codé sur le tas, sans la moindre notice. Il faut donc farfouiller pour localiser les failles du système. « Le dispositif reste extrêmement fragile », admet Jacques Feytis malgré des progrès notables. Il devra pourtant tenir : le logiciel prévu en remplacement d’un Louvois agonisant est attendu pour fin 2015, s'il n'y a pas de contre-temps. D’ici là, il faudra continuer de jongler au mieux entre les trop perçus, les remboursements et les erreurs de paiement.

La faute à pas de chance

Si, au début, les médias s'emparent peu du sujet, ils vont progressivement en faire le principal centre d'intérêt des points presse du ministère de la Défense. Difficile d'accepter qu'il faille si longtemps pour régler les problèmes. Difficile d'admettre qu'il n'y ait pas de responsable à pointer du doigt. « La responsabilité est diluée », assure le porte-parole du ministère, Pierre Bayle. Au moment de sa mise en route, des réformes organisationnelles ont largement amputé les services administratifs chargés des soldes des militaires. Résultat, Louvois est lancé sans avoir été testé et personne ne sait comment il va réagir... dans un contexte de sous-effectifs qui ne laisse aucune marge de manœuvre pour agir efficacement.

Les audits se multiplient dès 2012 pour trouver des réponses. Les moyens déployés en urgence, les trop perçus, les conséquences pour les familles... Tout cela semble impossible à chiffrer et personne ne veut s'y risquer : « En vingt ans [depuis le lancement du programme], nous n'avons pas tracé combien nous a coûté ce système », explique sobrement Jacques Feytis. La faute à personne donc. Mais Louvois est condamné lorsque Jean-Yves Le Drian annonce le 3 décembre 2013 qu'il sera tout simplement remplacé. « Je me suis rendu compte qu'il n'était pas possible d'identifier des individus responsables, sauf à désigner des boucs-émissaires, tant l'organisation de Louvois a dilué les responsabilités », déclarait alors le ministre.

Il n'est pas impossible que les techniciens affectés à l'étude de Louvois finissent par le faire fonctionner correctement, d'autant qu'il leur reste deux ans à travailler sur ce logiciel. « C'est trop tard, estime Jacques Feytis. La confiance en ce logiciel est trop entamée. »

Tirer des leçons du fiasco Louvois

Tout au long de 2013, le ministère a joué la carte de la communication et de la « transparence ». S'il n'y a pas de responsable pour le drame Louvois, il y en aura en tout cas plusieurs pour la suite. Son successeur, pour lequel les résultats de l'appel d'offre doivent arriver en avril 2014, sera géré « comme un programme d'armement ». Au secrétariat général pour l'administration (SGA), une équipe d'une dizaine de personnes dirigée par le colonel Patrick Mérian définit le besoin et le formalise. À la délégation générale de l'armement (DGA), une autre équipe, pluridisciplinaire, dirigée par l'ingénieure générale de l'armement Carole Gervais, définira la solution puis testera les prototypes attendus fin 2014. Tous se réunissent plusieurs fois par semaine pour veiller à la bonne progression du programme.

Cette fois, on prend son temps. « Source Solde », nom donné au futur programme en attendant un vrai baptême, ne sera pas opérationnel avant 2016. Pas question cette fois de prendre le risque d'une crise similaire à Louvois : le logiciel sera largement testé, d'abord sur des échantillons de populations, avant d'être généralisé. « Les militaires ne sont pas des cobayes, on arrête les bricolages », s'exclame Pierre Bayle pour justifier cette prudence calendaire.

Au ministère, on est conscient que de nombreux militaires sont aujourd'hui « écorchés vifs » par la crise traversée. Si Jean-Yves Le Drian a largement multiplié les visites dans les unités pour rassurer le personnel et prendre en compte les différentes situations, l'impact sur le moral a été certain. Au SGA, on s'interroge désormais sur l'après-crise ; il s'agit désormais d'associer un maximum d'utilisateurs à la recherche de pratiques, de méthodes, pour assurer qu'une telle situation ne puisse pas se reproduire. Des militaires, mais aussi des conjoints. Jacques Feytis en avance un exemple : la poursuite d'une étude pour développer « le bon bulletin de solde » pour atteindre une lecture et une compréhension facilitées.

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Romain Mielcarek

Est un journaliste indépendant, spécialisé sur les thématiques liées à la défense et à la diplomatie. Il travaille régulièrement pour RFI, Atlantico, Slate, Défense et Sécurité Internationale et Pays Emergents. Doctorant en sciences sociales, il mène une thèse sur l'influence de l'armée française sur le récit médiatique de la guerre en Afghanistan. Membre de l'Alliance Géostratégique, il a participé à la rédaction des ouvrages "Les guerres low-cost" (Esprit du Livre / 2011) et "Stratégies dans le cyberespace" (Esprit du Livre / 2011).

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