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Radio Surobi, l'histoire d'une radio afghane montée par des militaires français

Radio Surobi est installée, à ses débuts, dans un ancien bunker soviétique Radio Surobi est installée, à ses débuts, dans un ancien bunker soviétique Crédit photo / Raphaël Krafft

Afghanistan, 2009. L'armée française est en pleine réorganisation sur ce théâtre suite à la catastrophe d'Uzbin d'août 2008. La Task Force Lafayette, qui confirme la présence tricolore dans l'est du pays, est mise en place. Entre autres renforcements opérationnels, Paris repense toute sa stratégie d'opérations d'influence, en déployant notamment des médias destinés aux populations locales.

Deux radios sont alors créées dont l'une, Radio Surobi, est installée dans la ville éponyme à l'initiative du colonel Benoît Durieux, chef de corps du 2e Régiment étranger d'infanterie (REI). Alors que le déploiement de ses légionnaires est en préparation, celui-ci envisage une approche originale du contact avec les populations.

Plutôt que de vouloir « gagner les cœurs et les esprits » (la terminologie de bon ton en vigueur à l'époque), l'officier préfère « rapprocher » les Afghans. « La crise est sociale, affirme-t-il. Elle réclame une solution afghane. » Il pense alors qu'une radio communautaire peut permettre, sinon de la trouver, tout le moins de la rechercher... Pour monter ce projet, le colonel Durieux va s'adresser à un journaliste indépendant : Raphaël Krafft.

« Captain Teacher »

Raphaël Krafft n'a rien d'un militaire. Sa seule expérience date du service national et il n'a jamais vraiment entendu parler de la réserve opérationnelle. Il se prend d'enthousiasme pour le projet et accompagne la Légion en Afghanistan avec des « gratons » de capitaine tout frais.

Radio Surobi est installée dans un ancien bunker soviétique, au cœur de la base avancée des Français. Les légionnaires retapent comme ils peuvent le local et le transforment tant bien que mal en un studio radio. Raphaël Krafft et ses aides de camp rencontrent Aziz Rahman, un notable local, qu'ils chargent d'assurer la direction de ce nouveau média. L'Afghan recrute quelques habitants de la région qui sont alors formés aux rudiments du journalisme par celui qu'ils surnomment rapidement « captain teacher ».

Trois questions à Raphaël Krafft

Vous avez revêtu, dans le cadre de votre mission au sein de Radio Surobi, l'uniforme de l'armée française. Connaissiez-vous auparavant les possibilités proposées par la réserve opérationnelle ?

J’ignorais tout des possibilités proposées par la réserve opérationnelle et notamment de l’article 9 qui permet aux forces armées d’avoir « recours à des spécialistes volontaires pour exercer des fonctions déterminées correspondant à leur qualification professionnelle civile, sans formation militaire spécifique ». Dans mon esprit, être réserviste se décidait au moment du service militaire et j’avais d’autres envies à cette période de ma vie. Je n’imaginais pas non plus de liens entre la réserve et l’opérationnel. Je pensais que le réserviste se cantonnait à des périodes d'entraînement militaire réparties tout au long de l’année.

J’appréhendais un peu de me retrouver avec un grade de capitaine au milieu d’un régiment de Légion, quelque part dans la montagne afghane. En même temps, j’étais très curieux de vivre cette expérience. De plus, je n’arrivais pas en terrain inconnu, j’avais servi en Bosnie dans le cadre de mon service militaire et j’ai couvert des zones de conflit dans le cadre de mon métier de reporter.

Comment vos connaissances et compétences civiles, celles de votre métier de journaliste, ont été exploitées par vos supérieurs et collègues d'active lors de vos deux séjours en Afghanistan ?

Mes supérieurs m’ont très vite accordé toute leur confiance. J’ai été surpris par la liberté avec laquelle on m’a laissé accomplir ma mission. J’étais écouté même quand mes suggestions allaient à l’encontre de ce que préconisait le manuel d’emploi des forces dans le domaine de la radiodiffusion. Il a fallu quand même un peu de temps pour qu’on m’intègre complètement dans l’organigramme opérationnel et notamment dans la chaîne RENS. Le temps, peut-être, que Radio Surobi et moi fassions nos preuves. Les choses se sont corsées une fois la Légion partie : la chaîne OI (opérations d'information) a voulu imposer ses vues à Radio Surobi et je m’y suis opposé. J’en garde le souvenir d’un grand moment de solitude.

Depuis, avez-vous envisagé d'autres missions de ce type ? De poursuivre des activités dans la réserve ?

Je pensais que ma mission se poursuivrait jusqu’à l’émancipation de Radio Surobi de l’armée française et son installation dans une enceinte civile. C’est dans cet esprit que le colonel Durieux avait créé la station. Malheureusement, mes divergences de vue avec les OI ont eu pour conséquence de me voir « remercié » par l’armée au terme de mon second séjour en Afghanistan. Je le regrette. Après avoir été utilisée comme radio de propagande au mépris de sa charte, Radio Surobi n'est aujourd'hui plus que l'ombre d'elle-même.

Je répondrai volontiers à une nouvelle sollicitation pour servir dans la réserve opérationnelle, pourvu que la mission n’attente pas à mon éthique et soit conforme à mes valeurs, comme ce fut le cas pour Radio Surobi.

L'objectif pour le capitaine Krafft est de monter une radio d'Afghans pour les Afghans. « J'ai eu carte blanche, se souvient-t-il. Je n'ai jamais eu autant de liberté pour faire mon métier qu'au sein de la Légion. » Une situation paradoxale qui a été le fait de sa persévérance personnelle, mais aussi de l'appui des cadres du REI. Progressivement, les journalistes débutants réalisent leurs premiers reportages et organisent leurs émissions.

L’étape suivante se révèle encore plus ambitieuse : Raphaël Krafft décide en effet de diffuser des émissions en direct. Alors que les autorités militaires de la Task Force Lafayette craignent des dérapages, les essais se déroulent bien : des poètes afghans se rencontrent dans les studios de Radio Surobi pour partager leurs œuvres avec les auditeurs. L’audience augmente progressivement et – gage de cette réussite – les habitants réclament leurs chansons préférées à l'antenne via des messages qu’ils déposent dans une boîte aux lettres installée en centre ville. « Tout le monde savait que Radio Surobi était financée par l'armée française, explique Raphaël Krafft. Les habitants de toute la région nous en étaient reconnaissants. »

Pour le colonel Durieux, c'est une réussite. Il sait désormais que cette radio d'information locale, qui gagne en crédibilité de jour en jour, a supplanté les rumeurs et mensonges de l'ennemi. « Les principes de l'opinion publique s'appliquent aussi en Afghanistan, remarque l'officier. Les Afghans ne sont pas plus bêtes que d'autres : si un média les intoxique, ils s'en rendent parfaitement compte. »

Après la gloire, une lente agonie

Raphaël Krafft effectuera deux séjours en Afghanistan pour former puis, plus tard, accompagner les journalistes dans le développement de Radio Surobi. Celle-ci fonctionne un temps selon les règles initialement établies entre les légionnaires et le « captain teacher ». Puis, au gré des relèves de régiments, les Afghans finissent par perdre progressivement en autonomie.

Lorsque l'armée française quitte la Surobi, les soldats de l'Armée nationale afghane (ANA) prennent le relais dans la base avancée. Le commandant afghan s'approprie alors les locaux de Radio Surobi qu'il déménage dans un préfabriqué. La radio, systématiquement obligée de réduire le temps d'antenne, périclite rapidement.

Peinant à se financer, elle sollicite – en vain – l'équipe de reconstruction provinciale (PRT) américaine ainsi que l'aide au développement française. Pourtant, la petite radio locale avait été, un temps, approchée par de grands médias nationaux. Abandonnée par les Français, elle semble désormais condamnée à disparaître.

Interrogé sur la question, un diplomate en poste fin 2013 avoue ne pas avoir envie d'investir ses maigres moyens dans cette aventure : « En cinq ans, rien n'a été fait pour trouver des solutions au financement de Radio Surobi. » Face à cette mauvaise gestion, pas question pour l'ambassade de France de concéder deux mois de financement de ce qui semble être une longue agonie...

 

 

 

Retrouvez le récit de cette expérience dans l'ouvrage Captain Teacher, une radio communautaire en Afghanistan, publié par Raphaël Krafft aux éditions Buchet Chastel en septembre 2013.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Romain Mielcarek

Est un journaliste indépendant, spécialisé sur les thématiques liées à la défense et à la diplomatie. Il travaille régulièrement pour RFI, Atlantico, Slate, Défense et Sécurité Internationale et Pays Emergents. Doctorant en sciences sociales, il mène une thèse sur l'influence de l'armée française sur le récit médiatique de la guerre en Afghanistan. Membre de l'Alliance Géostratégique, il a participé à la rédaction des ouvrages "Les guerres low-cost" (Esprit du Livre / 2011) et "Stratégies dans le cyberespace" (Esprit du Livre / 2011).

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